Sionistan: Yair Golan (ex-chef d’etat major)”« S’il y a une chose qui me fait peur dans le souvenir de la Shoah, c’est de relever les processus nauséabonds qui ont eu lieu en Europe, et principalement en Allemagne il y a 70, 80 et 90 ans. Et de voir des signes de cela parmi nous en 2016 »

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Les discours officiels prononcés à l’occasion de Yom HaShoah sont devenus depuis de nombreuses années convenus, prévisibles et même creux dans certains cas. Une des premières qualités de l’allocution prononcée à cette occasion par le général Yaïr Golan est d’avoir brisé cette mauvaise habitude.

Son discours de Yom HaShoah prononcé lors d’une cérémonie commémorative organisée au Kibboutz Tel Yitzhak s’inscrit pleinement dans un travail de mémoire qui doit précisément aider à réfléchir politiquement sur ce qui suscite un moment donné le basculement dans l’exclusion, la domination et l’aliénation.

Et ce travail exigeant n’est pas suggéré par un philosophe ni un militant des droits de l’homme, mais par un soldat, et pas n’importe lequel, le numéro 2 de Tsahal. « La Shoah, à mes yeux, doit nous amener à nous interroger profondément sur la nature de l’homme », a déclaré le général Golan. « La Shoah doit nous interpeller implicitement sur la responsabilité de nos dirigeants, et de ce fait sur les valeurs essentielles de notre société. Elle doit nous amener à une réflexion sur les raisons pour lesquelles nous sommes là maintenant ».

Et cette réflexion incombe aussi aux Israéliens. « La Shoah doit nous interpeller implicitement sur la responsabilité de nos dirigeants, et de ce fait sur les valeurs essentielles de notre société. Elle doit nous amener à une réflexion sur les raisons pour lesquelles nous sommes là maintenant ».

Et le général Golan d’en venir à ce qui le préoccupe. « S’il y a une chose qui me fait peur dans le souvenir de la Shoah, c’est de relever les processus nauséabonds qui ont eu lieu en Europe, et principalement en Allemagne il y a 70, 80 et 90 ans. Et de voir des signes de cela parmi nous en 2016 » (…) Il est évident que rien n’est plus simple que de haïr l’étranger. Rien n’est plus simple que de susciter la peur et l’effroi, de devenir bestial, d’oublier les principes et d’être content de soi ». Il est clair que ce passage a déchaîné la droite nationaliste et religieuse.

« La pureté des armes »

« Lorsque nous commémorons Yom HaShoah, il est indispensable que nous débattions de notre capacité à endiguer les racines de l’intolérance et de la violence. Les racines de notre propre destruction dans la dégradation de nos valeurs morales. En réalité, Yom HaShoah doit être une occasion de se livrer à un mea culpa ».

Mais cet examen de conscience que le général Golan appelle de ses vœux ne peut se limiter à une expérience purement individuelle. « Si Yom Kippour est le jour de notre mea culpa personnel, il serait digne et indispensable que Yom HaShoah soit notre purgatoire national. Il doit avoir pour objectif de nous interroger sur des sujets qui fâchent. Il y a quelques semaines, nous avons été confrontés à un débat houleux portant sur Tsahal et sur le thème de ‘la pureté des arme’ ».

Le général Yaïr Golan est également convaincu que Tsahal est capable de se livrer à cet examen de conscience et se confronter aux problèmes moraux et éthiques induits par l’occupation. « Depuis sa naissance, la fierté de Tsahal a été de faire face à des affaires délicates et compliquées, d’instruire des comportements problématiques et d’endosser courageusement toute la responsabilité des évènements, pour le bien comme pour le mal, sans fermer les yeux, ni regarder vers le ciel, mais avec la conviction qu’il nous appartient de prendre nos responsabilités pour atteindre la vérité même si cette vérité ne nous convient pas ou qu’elle dure ou lourde à porter ».

Ensuite, le général Golan n’a pas hésité à aborder la responsabilité collective des Israéliens au regard de la mémoire de la Shoah : « Nous sommes tenus de nous souvenir des six millions de morts mais plus encore de ce demi-million de rescapés qui vivent ici sous notre toit, et nous demander quel est le but de notre retour en terre promise ».

« Choisis la vie, tu seras récompensé »

L’officier ayant passé toute sa vie dans l’armée n’a pas non plus négligé la force de l’exemplarité inculquée aux officiers de Tsahal. « Mais l’essentiel, c’est de servir de modèle de société aux autres peuples. Car c’est de cet héritage que notre peuple tirera la force de ses aspirations. Héritage mérité, héritage de vérité. Le prophète Isaïe a dit : ‘Choisis la vie, tu seras récompensé’ ».

Et de conclure par ces mots : « Nous nous battrons, s’il le faut jusqu’au dernier, contre n’importe quel ennemi pour le droit de bâtir un monde meilleur et le devoir de rester dans le droit chemin ».

Les réactions négatives du gouvernement n’ont pas tardé à fuser. Benjamin Netanyahou a évidemment qualifié les propos de Golan de « scandaleux » et a indiqué qu’ils « portaient atteinte à la valeur de la Shoah ». « Les remarques de Golan sont sans fondement. Elles ne doivent pas être prononcées à n’importe quel moment et certainement pas au moment où elles ont été dites ».

La très enflammée ministre de la Culture, Miri Regev (Likoud) a quant à elle réclamé la démission du général Golan. Elle n’a sûrement pas compris qu’à travers son discours, le général Golan n’a fait qu’exprimer les inquiétudes d’un nombre de plus en plus important d’officiers supérieurs, intellectuels et universitaires effrayés par les dérives racistes et nationalistes dont ils sont les témoins.

Le chef d’Etat-major Gadi Eisenkot avait lui aussi provoqué une polémique en mars en prônant un usage proportionnel de la force par les soldats confrontés à une série d’attaques palestiniennes au couteau. Le chef d’état-major, le général Eizenkot, avait alors expliqué à des lycéens : « Nous ne pouvons pas agir selon des slogans du type : ‘Si quelqu’un vient pour vous tuer, tuez-le d’abord’. Je ne veux pas qu’un soldat vide un chargeur sur une fille de treize ans qui le menace avec des ciseaux ».

Suite aux avalanches de critiques gouvernementales, le général Golan a précisé qu’il ne s’agit pas pour lui d’assimiler Israël à l’Allemagne nazie : « Je n’avais absolument pas l’intention de comparer Tsahal à la Wehrmacht ni Israël à l’Allemagne nazie ». Cette précision n’a pas empêché l’extrême droite de continuer d’éructer contre le chef d’état-major adjoint. Un site francophone a ainsi écrit : « La puanteur de l’extrême gauche atteint les hauts gradés de Tsahal ».

Heureusement des voix se sont toutefois élevées pour approuver le général Golan. Ainsi, Le chef de l’opposition travailliste Yitzhak Herzog a salué son courage.

Rachel Golan, la mère du général, est également intervenue dans le débat, en prenant la défense de son fils. Elle a rappelé que son mari (le père de Yaïr), également militaire de carrière et Juif allemand ayant échappé à la Gestapo, a perdu une grande partie de sa famille exterminée par les nazis. « Alors on ne peut pas l’accuser de porter atteinte à la Shoah, comme l’affirme le Premier ministre ».

Le général Yaïr Golan n’a effectivement pas porté atteinte à la mémoire de la Shoah. Bien au contraire, il a eu raison d’évoquer les problèmes de racisme et de corruption morale de la société israélienne ce jour-là. A l’instar des six anciens directeurs du Shin Beth, le général Golan a conscience que l’usage indéfini de la force n’est pas sans conséquence. 

CClj.be