L’idée venait d’en haut, le timing était parfait. Juste avant la journée de lutte contre les violences sexistes et sexuelles du 25 novembre, les milliers de collaborateurs du groupe SOS, géant français de l’économie sociale et solidaire, ont reçu une invitation de leur direction. L’idée ? S’engager personnellement contre le harcèlement et les agressions, notamment homophobes. Depuis trente ans, la lutte contre les inégalités et la solidarité font l’ADN du groupe SOS. Le défi ? Poster sur les réseaux sociaux des photos d’un baiser entre salariés – homme-homme, femme-femme, femme-homme – accompagnées du hashtag #FraternitéChallenge. «Chaque agression est une agression de trop. Il n’est pas question ni de capituler ni de nous y habituer», souligne la newsletter envoyée par le service communication. La direction montre l’exemple, joignant deux clichés d’hommes s’embrassant sur la bouche. Sur l’une des images, le porte-parole LGBT du groupe dépose un baiser sur les lèvres du président du directoire, Jean-Marc Borello. «La liberté c’est le droit. L’égalité, c’est le fait. La fraternité c’est le devoir», souligne le grand patron dans un tweet lançant l’opération.

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Aussi atypique qu’incontournable, Jean-Marc Borello a fait ses armes dans trois univers parallèles, le monde associatif, celui de la nuit et la politique. Compagnon de route discret des socialistes avant de soutenir ouvertement Emmanuel Macron, son ancien élève de Sciences-Po, et d’accepter un rôle crucial au sein d’En marche, dont il préside le comité d’investiture électorale. Ce qui fait tiquer dans ce #FraternitéChallenge apparu fin novembre, c’est qu’il coïncide avec les avancées d’une enquête que Libération a entamée au début de l’été : plusieurs anciens salariés accusent Jean-Marc Borello de faits relevant, selon le code pénal, de harcèlement, d’atteintes ou d’agressions sexuelles. Si elle correspond à la raison d’être du groupe SOS, cette campagne de communication virale ressemble aussi à un début de contre-attaque médiatique : fournir des images d’embrassades volontaires pour noyer d’autres gestes non consentis.

«Insistant»

Car il y a des traditions à SOS. Faire la fête en est une. En septembre 2014, le groupe SOS célèbre ses trente ans d’existence. Salariés, directeurs, amis, partenaires : tout le monde se retrouve au Café monde qui ne s’appelle pas encore Fluctuat nec mergitur, sur la place de la République, à Paris. La règle non écrite veut que Jean-Marc Borello ouvre le bal, sur des rythmes antillais ou, plus souvent, Gigi l’amoroso, la chanson culte de Dalida, première icône gay de France. En fin de soirée, comme l’a raconté le Monde, le big boss a aussi pris l’habitude d’embrasser son cavalier, sélectionné parmi les stagiaires ou collaborateurs. Sur la bouche, au vu et au su de tout le monde et, dans les cas que Libération a documentés, sans le consentement des intéressés. La scène est devenue un classique des soirées SOS. Du genre que l’on ressasse à la machine à café le lendemain.

Ce soir de septembre il y a quatre ans, le choix de Borello se porte sur Antoine (1), 22 ans, qui termine un stage à SOS : «Il m’a invité à danser, en insistant. Il ne voulait pas me lâcher. Je savais ce qui pouvait arriver. On était près du bar, il y avait plein de monde autour. J’ai essayé de résister. Il savait très bien ce qu’il faisait puisque quand il m’a lâché, il a dit à la cantonade : “T’as mis la langue en plus, coquine”.» Sauf qu’Antoine ne voulait pas de ce baiser et que personne n’a bronché autour de lui, même si certains des convives ont pu faire des photos de la scène, que Libération s’est procurées. «J’ai assisté au baiser d’Antoine ce soir-là. Nous savions tous que ce n’était pas consenti. Ce genre de comportements était régulier de la part de Jean-Marc Borello», souligne un invité de la soirée baptisée «I love 1984».