Lumineuse mais dark, tel n’est pas le moindre des paradoxes d’Eva Green. Un physique de star des années 1950 – carrossée comme une pin-up -, l’expressivité d’une diva du muet – des yeux démesurés -, une voix basse de femme fatale et un nom de starlette des sixties, si improbable qu’on pense à un pseudonyme – il n’en est rien. Mademoiselle Green, tanagra franco-suédois, fille d’une idole nationale (Marlène Jobert) et d’un dentiste, vit à Londres et tourne au compte-gouttes dans des films américains. Elle échappe à toute tentative de classification, n’emprunte aucun chemin balisé. Elle-même semble déconcertée lorsque l’on essaie de rassembler les pièces du puzzle. « Je ne sais pas », dit-elle, impuissante, avant de souligner ce qu’on savait déjà : « Je n’aime pas parler de moi. » Un euphémisme dans la bouche de cette jeune femme aussi attendrissante qu’effarouchée, tétanisée par le moindre compliment.

La vie d’Eva Green ne contredit aucune de ses déclarations. À l’heure de l’agitation obscène des instagrameuses et autres stakhanovistes de l’auto-moi à perpétuité, elle brille notoirement par son absence sur les réseaux sociaux et les tapis rouges, ne parle pas à tort et à travers, a verrouillé sa vie privée – elle prétend qu’elle n’en a pas, mais on refuse de la croire. Bref, Eva Green, la secrète, semble entièrement (dé)vouée au cinéma et au perfectionnement obsessionnel de ses qualités dramatiques : elle est, de fait, une remarquable actrice.

La débutante fit une entrée fracassante au cinéma dans Innocents :The Dreamers, de Bernardo Bertolucci, grand découvreur de talents. C’était il y a quinze ans. Puis, elle a marqué à tout jamais les dévots de James Bond en Vesper Lynd, le grand amour de l’agent 007 Daniel Craig, noyé dans les eaux de Venise. Elle a ensuite baladé son corps de vamp de poche ultrasensuelle dans des films indépendants originaux (Cracks, White Bird…), tout en devenant la nouvelle muse de Tim Burton : trois films ensemble, dont le prochain – un Dumbo version live – sort en mars et la montre acrobate de cirque face à Colin Farrell et Michael Keaton.

Si elle n’a pas eu de chance avec Roman Polanski l’an dernier (fallait-il vraiment adapter D’après une histoire vraie ?), on l’attend en astronaute dans Proxima, de la brillante Alice Winocour. Puis, aventureuse, elle s’est envolée pour la Nouvelle-Zélande où elle tourne The Luminaries, une mini-série britannique sur la ruée vers l’or. Enfin, personne n’a oublié son interprétation époustouflante de Vanessa Ives, dans les vingt-sept épisodes de la série culte Penny Dreadful, qui en a fait la championne de l’internationale gothique, ce qui correspond idéalement à sa nature profonde de ténébreuse.

Le Figaro