Leukodécadence(W.S): “Etre Blanc, c’est l’essence même du pouvoir de Donald Trump”

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Depuis l’été 2015, date de sortie de son best-seller Between the World and Me (traduit au grand dam de l’auteur par Une colère noire, lettre à mon fils aux éditions Autrement en 2016), Ta-Nehisi Coates a été propulsé comme l’avant-garde d’une nouvelle génération d’intellectuels afro-américains radicaux qui ont réussi à faire la synthèse entre les leaders des droits civiques et la nouvelle génération d’activistes numériques (Black Lives Matter).

Après son essai abordant la construction de la question raciale aux Etats-Unis et le poids des mensonges qui s’abattent lourdement sur les corps noirs (esclavage, prisons de masse, crimes policiers…), après le Procès de l’Amérique (Autrement, 2017) sur la question des réparations, Coates continue de tisser la toile d’une histoire étasunienne avec le livre Huit Ans au pouvoir (Présence Africaine), où il dresse un bilan de la présidence Obama. En réunissant huit articles parus dans le magazine The Atlantic, auquel il collabore, il compare les deux mandats d’Obama (2009-17) avec la période de la Reconstruction (1865-77) qui marqua la fin du régime esclavagiste des Etats du Sud et l’entrée en politique des Noirs. A l’inverse, l’écrivain journaliste analyse la présidence Trump au prisme de la Rédemption (à partir de 1877), qui entérinera le recul des droits afro-américains et pendant laquelle les lois Jim Crow, favorisant la ségrégation raciale, furent votées.

On a souvent comparé l’arrivée au pouvoir d’Obama à la Reconstruction qui a permis, au sortir de la guerre civile, des avancées significatives en matière politique pour les Afro-Américains, comme l’arrivée au pouvoir d’élus noirs (sénateur, gouverneur, etc.) Trente ans plus tard, en Caroline du Sud, l’élu de la chambre locale des représentants Thomas Miller en dressera un humble bilan : «Nous fûmes huit ans au pouvoir. Nous avons construit des écoles…» Au sortir de l’esclavage on évoquait déjà la vielle – mais encore actuelle – rengaine : les Noirs doivent «être deux fois meilleurs». Obama incarne bien cela. Quand il a pris le pouvoir, dans le climat chaotique de l’après-George Bush, marqué par l’ouragan Katrina, la crise des subprimes ou la guerre en Irak, mon père m’a dit : «Il faut que le pays soit sens dessus dessous pour que les gens lui donnent ce boulot.» Pendant huit années, Obama a restauré la noblesse de la fonction présidentielle par sa probité et l’absence de scandale. «Une bonne gouvernance noire», comme celle dont parlait déjà le sociologue et militant pour les droits civiques W.E.B Du Bois dans Black Reconstruction in America, à propos de la période de la Reconstruction. Du Bois explique que l’erreur de Miller a été de croire que la respectabilité serait la clé de la libération du peuple noir. Les réalisations qu’il a mises en lumière ont miné la suprématie blanche qui – pour restaurer son pouvoir – a tourné en dérision les acquis de l’époque. Et Du Bois d’expliquer que ce pays craint plus un «bon gouvernement noir» qu’un «mauvais gouvernement noir». Car cette respectabilité réhabiliterait l’image du Noir aux Etats-Unis. En cela nous pouvons dresser un parallèle avec Donald Trump, le premier président blanc qui a construit son avènement politique en exigeant l’acte de naissance d’Obama, en cultivant le soupçon qu’il soit né au Kenya et qu’il soit musulman. Son ascension politique est totalement liée à Obama. Trump n’est pas sorti du néant mais de ces huit années folles menant à une revanche identitaire blanche. Il a convoqué le «birtherism» [mouvement accusant Obama de ne pas être né sur le territoire des États-Unis, ndlr] pour conquérir le pouvoir. Ce qui nous renvoie aux argumentaires de l’époque de la Rédemption. Maintenant nous avons un président qui chante les louanges de l’agression sexuelle. Nous avons un chef d’Etat qui a nominé à la cour suprême le juge Kavanaugh accusé d’agression sexuelle.

Libération