Leukodécadence: Sarah Barmak« On adore le porno, mais on ne sait toujours pas où se situe le clitoris »(sic)

Et si promouvoir l’orgasme féminin était un acte féministe, au même titre que lutter pour l’égalité salariale  ? Et si la méconnaissance du plaisir féminin était la preuve de la domination masculine  ?C’est la théorie que défendent certaines féministes, comme l’écrivaine Naomi Wolf qui avait publié Vagina en 2013. L’Américaine estime notamment que des rapports sexuels de qualité stimuleraient la pensée des femmes.

À 36 ans, la journaliste canadienne Sarah Barmak a voulu pousser la réflexion. Dans son premier livre, Jouir (éditions La Découverte), préfacé par Maïa Mazaurette, et tout juste paru en France, elle alterne enquête sur la sexualité féminine et récit socio-historique sur la connaissance du clitoris. Un organe que les hommes ont méprisé, caché, voire mutilé, en témoigne la pratique de l’excision qui toucherait plus de 200 millions de femmes dans le monde en 2017, et environ 50 000 en France, selon l’Unicef. Plus récemment, les opérations plastiques du vagin comme la nymphoplastie (réduction des petites lèvres) ont explosé, en partie à cause de l’influence de la pornographie.

S’il y a bien une chose dont les scientifiques sont sûrs, c’est que le plaisir féminin passe essentiellement par le clitoris. C’est d’ailleurs le seul organe qui n’a aucun rôle fonctionnel dans la reproduction. Et pourtant, l’écart ou gouffre orgasmique est toujours aussi important aujourd’hui : seules 57 % des femmes entre 18 et 40 ans affirment jouir la plupart du temps lorsqu’elles couchent avec un homme, tandis qu’elles constatent que leurs partenaires y parviennent 95 % du temps, selon un sondage auprès de 2 300 femmes publié par Cosmopolitan. Il y a de quoi se révolter. Mais alors, d’où vient cette inégalité  ? Comment y remédier  ? Et pourquoi l’orgasme féminin est-il une cause féministe si importante  ? Nous en avons discuté avec la journaliste Sarah Barmak, à l’occasion de la sortie de son livre.

Le Point : À la fin de votre livre, vous racontez un dîner avec des amies où l’une d’elles vous reproche de vous intéresser à un problème de riches. Qu’en pensez-vous ?

Sarah Barmak : C’est une question qui m’a taraudée pendant l’écriture de mon livre. Il y a certainement des sujets plus oppressants pour les femmes comme les violences conjugales et les écarts de salaire, l’accès à l’éducation et à la contraception. Mais j’explique dans mon livre que le thème du plaisir est à la croisée de ces sujets. On naît tous avec la capacité de donner du plaisir en tant qu’être humain. Cela améliore notre santé, réduit notre stress et améliore nos relations avec les autres. Or la moitié de la population n’a pas accès à son propre plaisir parce qu’on culpabilise les femmes dès le plus jeune âge, ou parce qu’on leur donne de mauvaises informations médicales. L’éducation sexuelle n’a pas beaucoup progressé : on ne parle toujours pas du clitoris, ni de la sexualité féminine à l’école, à part aux Pays-Bas. Voilà pourquoi je pense que prôner l’éducation au plaisir est un geste politique et féministe.

Comment expliquer l’écart orgasmique  ?

Beaucoup de gens sont surpris par ce chiffre. Déjà, une femme ne peut atteindre l’orgasme qu’une fois qu’elle comprend ce qu’elle aime. D’autre part, l’anatomie du sexe féminin est moins visible que chez l’homme (la majeure partie du clitoris est immergée, NDLR). En fait, il est plus facile pour une femme d’ignorer cette partie de son corps. Résultat, quand on a un rapport sexuel, on n’est pas capable d’expliquer ce qui nous excite et on n’atteint pas l’orgasme. Les femmes sont aussi sociabilisées pour être plus douces que les hommes, par exemple pour simuler des orgasmes. Elles se disent « bon, pas cette fois, mais j’ai passé un bon moment, donc ce n’est pas grave ». L’autre problème c’est que l’on continue à définir le sexe par le coït, ce qui implique forcément un pénis et un vagin. Résultat, l’éjaculation devient la priorité. On ne pense pas forcément au sexe oral ou à la stimulation clitoridienne. Or, pour la plupart des femmes, la simple pénétration ne suffit pas à atteindre l’orgasme. Seules 20 à 25 % y arrivent.

Le Point