Leukodécadence: Maia Mazaurette “Fantasmes sadomasochistes: qui rêve de cuir ?” (sic)

Vous pensiez ne plus jamais entendre parler de Cinquante nuances de Grey ? Bien tenté, camarades, bien tenté. Cependant, outre que la trilogie a désormais dépassé le milliard de dollars de recettes au cinéma et les 125 millions d’exemplaires vendus sur papier, nous restons imbibés de culture BDSM (bondage, domination, discipline, sado-masochisme). L’érotisation du pouvoir ne relève plus de la bizarrerie mais de la norme écrasante : selon une nouvelle et très solide étude américaine, à peine 4 % des femmes et 7 % des hommes rapportent n’avoir jamais eu ce genre de fantasmes. Un raz-de-marée qui questionne les récentes avancées politiques !

Selon cette même étude, parue le mois dernier sous forme de livre (Tell Me What You Want, par le docteur Justin Lehmiller, aux éditions Da Capo Lifelong), la catégorie BDSM se taille – avec les fantasmes orgiaques – la part du lion de nos envies secrètes. Au point que plus d’un quart des personnes interrogées mentionnent la domination comme fantasme principal.

Et ça n’est pas une spécificité américaine ! Ce score particulièrement élevé corrobore des statistiques canadiennes, où 65 % des femmes et 54 % des hommes aimeraient être dominés, la moitié seraient partants pour sortir les menottes, tandis qu’environ un tiers expérimenterait volontiers avec la douleur (Université de Montréal, 2014). En France, un tiers des femmes aimeraient être dominées pendant l’amour, un quart fantasment à l’inverse sur le rôle de dominante – mais attention à l’effet générationnel, car chez les moins de 25 ans, les chiffres sont respectivement de 70 % et 56 % (Ipsos, 2014). Presque une jeune femme sur deux apprécie les jeux de bondage !

Des pratiques et des intentions diverses

Que nous démontre ce spectaculaire succès ? Eh bien, que nous n’en avons pas terminé avec une culture érotique obsédée par les enjeux de pouvoir. Sauf à nous cloîtrer loin de tout musée, toute littérature, toute mythologie ou toute religion, il paraît impossible d’éviter cette influence. Mais si nous avons effectivement hérité de cet imaginaire, nous sommes encore capables de décider qu’en faire – sans angélisme ni abandon de notre esprit critique. Et manifestement, nous prenons le parti d’assumer ! Nous maintenons des rapports hiérarchiques érotisés, notamment entre hommes et femmes, sous des formes multiples : la galanterie, la préférence affichée pour les alpha-mâles, la célébration des zones grises comme seuls espaces de réelle jouissance (il faut le dire vraiment vite)…

Sommes-nous fous, pervers, au moins irresponsables ? En fait, vraiment pas : les personnes qui pratiquent le BDSM sont plus extraverties, moins névrosées, plus ouvertes aux expériences nouvelles, plus conscientes, plus épanouies intimement que les autres (Journal of Sex Medicine, août 2013). Ces désirs ne sont d’ailleurs aujourd’hui plus considérés, médicalement, comme des pathologies.

Et si certains adeptes trouvent leur satisfaction dans l’abandon d’une partie de leur contrôle, quitte à se transformer en véritables jouets sexuels, d’autres apprécieront l’aspect élitiste ou folklorique de ces fantasmes. Pour d’autres encore, le monde du BDSM permet l’expression d’un amour sans faille et d’une confiance totale – l’imaginaire fleur bleue s’accorde sans peine aux petits hématomes laissés par les envolées lyriques des amants.

Cependant, de quoi parle-t-on exactement ? Le pack BDSM recouvre des pratiques et des intentions diverses, auxquelles un acronyme ne rend pas justice. En l’occurrence, c’est le bondage qui est plébiscité (il est mentionné par les trois quarts des personnes interrogées). Sa facilité de mise en œuvre favorise cette pole position : peu ou pas de connaissances requises, pas de matériel spécifique indispensable (deux cravates et un cerveau feront l’affaire). Les adeptes de discipline sont moins nombreux (un peu plus de la moitié des sondés).

 

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