Leukodécadence, Entrisme: Nora Bussigny(de type Bougnoule de Maison) “Enfin la belle vie à kiffer les soirées LGBTQ+”

Surveillante durant quatre ans dans plusieurs établissements de la région parisienne, et notamment en Seine-Saint-Denis, Nora Bussigny* a reçu les nombreuses confidences d’adolescents de la génération Z. De ces récits, elle a retenu cinq histoires**, des instantanés, des témoignages bruts de jeunes à un moment « T » de leur vie.

À première vue, Maximilienne et Nadia n’ont pas du tout l’apparence d’un couple. Il est d’ailleurs quasiment impossible de savoir que ces élèves de terminale entretiennent autre chose qu’une vague amitié. Petite blonde aux cheveux courts et aux yeux pétillants, Maximilienne, que l’on surnomme « Maxime », cultive un look androgyne et arbore tatouages symétriques et larges écarteurs aux oreilles. Elle se revendique comme « non binaire » [1], préférant, malgré tout, le genre masculin, même si elle n’est pas dérangée qu’on la « genre en fille ». Nadia, au contraire, est une grande brune élancée et très féminine, particulièrement fière de sa chevelure d’ébène.

Je n’ai pas prêté attention à elles de l’année scolaire, n’ayant même pas remarqué un quelconque lien les unissant, si ce n’est quelques amitiés communes. Aussi ai-je été surprise de tomber un jour sur une Nadia en larmes sanglotant sur l’épaule de Maximilienne, toutes deux cachées dans un renfoncement de la cour.

M’inquiétant, je m’enquiers immédiatement de leur état. Nadia balbutie quelques excuses, mais je sens Maximilienne bien plus encline à se confier.

– « Ça pourrait être l’occasion d’avoir l’avis d’une adulte… » chuchote-t-elle à son amie.

Nadia hausse les épaules et se mouche bruyamment.

– « On est tout simplement en train de se demander si ça sert à quelque chose de continuer notre relation », m’annonce de but en blanc Maximilienne.

Vaut mieux annoncer qu’on est avec un mec qu’avec une meuf

Abasourdie, je leur avoue n’avoir jamais soupçonné un quelconque lien entre elles, encore moins amoureux. Elles lâchent un ricanement amer.

– « En même temps, Nadia a officiellement un mec… »

Incapable de comprendre leur histoire, je leur demande des précisions. J’apprends alors que Nadia a des parents très pieux et qu’il serait inconcevable pour eux d’apprendre que leur fille est lesbienne. Maximilienne doit incarner le rôle de la « bonne copine » quand elle se rend dans la famille de Nadia. Ce qui est dur pour elle, me précise-t-elle, déjà qu’elle ne peut pas affirmer son « genre masculin » auprès des parents de Nadia, pas assez ouverts, selon elle.

– « Le truc, c’est que ça commençait à parler au bahut l’année dernière », précise Nadia.

Pourquoi ne pouvaient-elles pas, dans ce cas, vivre leur relation au moins au lycée ? Ses parents ne risquaient pas de le découvrir.

– « Le truc, c’est que j’ai des grands frères qui ont été au lycée ici. Du coup, ils connaissent du monde, c’est pour ça que, quand des gens ont commencé à soupçonner un truc, mes grands frères m’ont chopée… Et vaut mieux annoncer qu’on est avec un mec qu’avec une meuf. »

Nadia aurait alors fait croire à sa famille qu’elle fréquentait un garçon de sa classe.

– « Mourad est gay et voulait pas l’assumer, ça faisait d’une pierre deux coups ! Plein de jeunes font ça, c’est un super alibi. »

Maxime veut plus continuer à se cacher et, moi, je veux pas aller à l’encontre de mes parents

Et Maximilienne dans tout ça ? Elle entame ses premiers pas dans le milieu lesbien parisien et s’engage férocement pour la cause LGBT, m’apprend-on. Mais « Maxime » en a assez de devoir « se cacher par amour ». Elle tenait le coup jusque-là, car les deux amantes avaient pour projet de prendre un appartement en colocation à Paris. Une colocation entre copines, officiellement.

– « Les parents de Nadia étaient hyper OK pour cette coloc, ils devaient même participer au loyer vu que Nadia commence médecine en septembre. Donc, on était trop saucées [2] : enfin la belle vie à deux à Paname à kiffer les soirées LGBTQ+ ! C’était trop beau pour être vrai… »

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Nadia, les larmes aux yeux, m’apprend alors que ses parents lui ont annoncé ce matin que leur colocation à deux se transformerait… en coloc à trois. L’un des frères de Nadia ayant trouvé un job à Paris, il comptait bien profiter de l’appartement.

– « Un bon prétexte pour te surveiller ! » s’exclame Maxime, en rage.

Nadia, n’ayant aucun argument pour refuser et ne pouvant guère se passer de l’aide financière de ses parents, n’a eu d’autre choix que d’accepter.

– « Du coup, on en est là : Maxime veut plus continuer à se cacher et, moi, je veux pas aller à l’encontre de mes parents », résume, dépitée, Nadia.

Comme elles me demandent mon avis, je leur soumets une idée : pourquoi Maxime ne pourrait-elle pas vivre seule et Nadia avec son frère ? Le couple aurait malgré tout un pied-à-terre parisien. Nadia écarquille les yeux :

– « Niveau thunes, tu serais peut-être à sec… Mais si tu fais une coloc avec Mourad, ça me donnerait plein d’occasions de venir à votre appart, comme c’est officiellement mon mec ! En plus, lui aussi voulait se chercher un truc à Paris quand il aura les résultats définitifs sur Parcoursup. »

Extatique, Nadia me remercie chaleureusement. Je constate cependant que Maximilienne ne semble pas aussi emballée que sa copine par cette idée. Je les laisse alors en discuter, me demandant réellement si cette histoire amoureuse aura une fin heureuse.