Leukodecadence: Christine Angot “Il a mis son sexe entre mes cuisses. -Noooooon. Je t’ai dit non. NON NON NON. -T’es méchante ! “(sic)

C’est à chaque fois la même chose. Il y a ceux, les plus sages, qui se désintéressent de la question et lisent des livres dignes de ce nom.

Il y a ceux qui s’effarent, à chaque resucée de l’inceste ou des affres amoureuses, à chaque nouvelle manifestation de tant de nullité associée à tant de publicité. Il y a les jobards, ou les dogmatiques, toujours les mêmes, Kaprielian, Pascaud, Vavasseur, Viviant, Devarrieux, qui par principe crient au génie – et non qui cryogénisent, Dieu merci. Vous imaginez, dans deux siècles, la décongélation de la créature, au milieu d’une famille d’innocents lecteurs ? Une sorte de mixte entre la pantalonnade à la Hibernatus et l’épouvante genre The Thing. Mais je m’égare.  Et puis il y a les pervers. Ceux qui le lisent rien que pour jouir de la faramineuse bêtise de ces pages, qui n’a, je crois, son équivalent nulle part. C’est tellement au-delà de tout que ça en devient intéressant. Pas la peine de nier, j’en vois qui ricanent dans le fond.
          Eh bien je l’ai lu. Oui, je l’ai fait. Et je le déclare ici solennellement, il n’y a pas de quoi rire. D’habitude, oui, on s’amuse. Mais là… Je ne sais pas comment dire… C’est au-delà. Flaubert avait rêvé le livre sur rien. Madame Bovary s’en rapproche. Là, c’est beaucoup plus fort. Christine Angot, avec Un tournant de la vie, réalise le livre en rien. Ecrit par Mme Bovary elle-même. Ou sa décongélation. Voilà : on touche à l’absolu littéraire.

          Certains prétendront qu’écrire un livre en rien est à la portée de tout le monde, il suffit pour cela d’être doté d’une solide absence de talent, d’un authentique manque d’intelligence et de moyens linguistiques remarquablement limités. La lecture de tels passages semble corroborer cette opinion :

 

Il était mince. Sa silhouette était déliée. Il était beau. Il avait des dreadlocks. Il les a relevées, nouées entre elles, il est entré dans la douche.

 

Il rentrait, il sortait, il a joui. (Non, ce n’est pas de l’éjaculation précoce, c’est de l’économie de moyens, l’acte sexuel réduit à l’essentiel, à l’os, si j’ose dire)

 

-Allô ? Allô ?

-Oui.

-Allô ? Allô ? Allô ?

-Vincent ?

-C’est qui ?

-C’est moi.

-C’est toi ?

-Oui, c’est moi. C’est toi Vincent ?

-Oui, c’est moi.

 

-Et toi Vincent ? T’étais où ? T’étais loin ?

-Non, j’ai été à Rome. T’en parlais tout le temps. Maintenant, j’ai envie d’aller à Vienne. T’en parlais aussi. Il y a un fleuve là-bas.

 

Heureusement qu’on a une vie. Tu te rends compte sinon comment on serait le jouet des émotions ?

 

Le temps, on peut pas le rattraper. T’es conscient de tout ce qu’on a eu ? Et qu’on n’a plus. On l’a eu Vincent. On l’a eu. On l’a laissé filer. Tu comprends ? On n’aurait pas dû. Quelle honte. C’est de ma faute aussi, j’ai été lâche. Tu te rends compte de tout ce qu’on ne vivra pas, qui se retrouvera jamais. Qui est foutu. Qui était là. Et qui est plus là. Tu te rends compte de ça ? ça reviendra jamais Vincent. C’est foutu. C’est fini. Le temps il reviendra pas. Il reviendra plus.

 

Alex était en tournée. J’étais seule dans l’appartement. Les arbres étaient verts. Le balcon était fleuri. Le matin j’ouvrais les fenêtres. Je respirais. Je m’installais à la table en bois. Je prenais mon petit déjeuner.

 

Le ciel était gris. Il faisait un peu frais. Il y avait de gros nuages noirs sur la droite en direction du Havre. Et la météo avait annoncé de la pluie pour les prochains jours.

 

Les meubles étaient en bois foncé. Sur le bureau, il y avait un classeur en cuir ouvert à la page du room-service, une bouteille d’eau sur laquelle était dessinée en relief une ligne de crête enneigée, trois petites bouteilles de jus de fruits, et une boîte de palets au chocolat. Chacun était à l’effigie de l’hôtel. On reconnaissait d’un côté le dessin de la façade et de l’autre le logo de la chaîne. […] J’ai ouvert le robinet. L’eau sortait à gros bouillons d’une bouche de lion en bronze. Un peignoir était suspendu de chaque côté de la porte.  

 

Il a collé son bassin contre mes fesses. J’ai sursauté.

-T’inquiète pas. Reste là. Bouge pas.

-Si, Vincent, justement, je m’inquiète.

Il a mis son sexe entre mes cuisses.

-Noooooon. Je t’ai dit non. NON NON NON.

-T’es méchante !

 

 

-Moi je suis pas sincère ? Moi je suis fausse ? Ah ben ça c’est pas mal alors !! Moi !?

-Oui. Toi.

-Moi !?

-Toi.

-C’est pas mal ça ! Alors ça ! ça c’est pas mal !!

Je me suis levée.

-ça alors c’est pas mal !

 

Eh bien, j’ose le dire, ceux qui attribuent cette indigence au manque de talent, d’intelligence et de moyens stylistiques se trompent. Bien sûr, ces trois qualités sont nécessaires. Mais elles ne sont pas suffisantes. Il est impossible d’imaginer qu’une aussi désespérante platitude, que cette morne procession de « était » et « avait », de « allô » et de « t’es où ? » ne soit pas voulue, concertée, travaillée. Souvenez-vous du compte rendu effectué, ici même, de l’article où Christine Angot parvenait à ne strictement rien dire sur Duras. C’est un art, je dirais même c’est une ascèse. Certes, Christine Angot a peu de moyens littéraires. Mais son génie, le mot n’est pas trop fort, consiste à retourner sa faiblesse à son avantage.

          Ne perdons pas de vue que les navrants thuriféraires de Mme Angot lisent cent pages identiques aux extraits donnés ici, et trouvent ça génial. Comment font-ils ?

          Il suffit d’un syllogisme implicite, et le tour est joué.

          Le principe même de la littérature, c’est de se nier, c’est de ne jamais vouloir être littéraire. La littérature est en quête de réel. Donc elle cherche toujours à s’arracher à elle-même. Rien de pire que le joli, le bien écrit, le décoratif, l’autosatisfaction du style. Les œuvres géniales s’écrivent contre la littérature. Or, tout le monde n’est pas génial. C’est là que Mme Angot l’est, à sa façon, en assument le fait de ne l’être absolument pas. Puisqu’elle ne sait pas écrire, elle a décidé de faire de l’anti-littérature en allant au plus plat, au plus bête, au plus creux. Et par conséquent, on peut se dire que c’est la littérature même, la littérature absolue, la vraie, sans chichis. Ce n’est pas écrit, donc on est dans le vrai. Plus c’est nul, moins c’est littéraire, plus c’est vraiment littéraire. Le livre en rien, enfin abouti. Avec cette prime pour les journalistes, qui sont paresseux : c’est facile à lire, ça raconte des histoires de midinette. Bref, Mme Angot permet de se faire croire qu’on lit une œuvre géniale sans se fatiguer. Il fallait trouver la formule. Respect

 

 

Nouvelobs