Leukodécadence: Anouk Perry “Qui m’a filé la Chlamidya ?

Anouk Perry, 25 ans, s’est lancée dans le podcast il y a huit mois, un peu à la manière de “Strip-tease”. Sans tabous.

Depuis huit mois, les histoires d’Anouk Perry se sont fait une place dans les écouteurs de milliers d’amateurs de podcasts. Ils reviennent pour la diversité des sujets qu’elle aborde (les extra-terrestres, les fantômes, le prénom Kévin, le sexe à plusieurs, etc.), mais aussi pour l’autodérision qui traverse en fil rouge son travail. 

Imperméable au malaise, elle exhume les pires hontes de ses proches, explore ses propres doutes sur le sens de la vie, enquête sur ses anciens partenaires sexuels avec une audace qui rappelle parfois les grandes heures de “Strip-tease” (la bienveillance en plus). 

À 25 ans, cette podcasteuse indépendante est produite notamment par Arte Radio et Nouvelles Ecoutes. Elle fait partie des nommés au Paris Podcast Festival (catégorie podcast documentaire), qui se déroule du 19 au 21 octobre à Paris, à la Gaîté Lyrique. Avec elle, on a parlé d’IST, du Cluedo, de gang-bang et de la vulnérabilité. 

(Attention, il est aussi question d’une agression sexuelle dans cet entretien.)

Rue89 : Avant de te lancer dans le podcast, tu as travaillé deux ans pour le site Madmoizelle en tant que rédactrice. L’envie de raconter des histoires à l’oral, c’est une continuité pour toi ? Ou c’est le choix de faire quelque chose de différent ?

Anouk Perry : En fait, avant Madmoizelle, j’avais déjà fait du stand-up. Il faut fouiller un peu internet pour le savoir, mais c’est avec ça que j’ai commencé à approcher l’idée de raconter des histoires et surtout d’être drôle. J’ai appris à laisser couler quand tu ne fais pas rire, mais aussi plus généralement à ne pas rejeter la responsabilité sur les autres. Si tu n’arrives pas à faire rire un public, en fait, c’est de ta faute.

Ensuite, Madmoizelle, ça a été une énorme formation. Mis à part le stand-up, je n’avais rien écrit de ma vie. Mon ex-patron m’avait dit que ce qui était important, c’était que j’aie un bon ton. J’ai toujours entendu que je pouvais écrire sur ce que je voulais et qu’après tout j’avais le même âge que les lectrices, donc j’étais dans le cœur de cible. C’est là qu’on peut peut-être voir un lien entre Madmoizelle et mes podcasts aujourd’hui : ça m’a appris une liberté de ton. Ça m’a aussi appris à gérer les insultes et les commentaires négatifs, mais bon.

Tu écrivais particulièrement sur le sexe, ce qui est rarement anodin sur internet.

A. P. : Oui, après je m’attendais à me faire encore davantage insulter, donc au bout du compte, ça va. Mais la conséquence de tout ça, c’est que je me suis forgé une espèce de bouclier, comme une force qui me pousse à croire à une idée, même si elle peut avoir l’air stupide sur le papier.

En 2017, j’ai publié sur Madmoizelle un papier qui s’appelle “Comment branler une bite“. Je me suis pris une shitstorm géante avec des gens qui disaient que j’étais vulgaire, que c’était choquant que des enfants puissent lire ça… Mais en attendant, je crois que c’est le papier qui a été le plus lu en 2017 sur le site. Parce que c’est ce que les ados qui se posent la question tapent sur Google. Personnellement, je préfère qu’ils tombent sur mon article plutôt que sur un tuto YouPorn plein d’injonctions.

Je pense que sans cet article et la force que j’en ai tirée, je n’aurais jamais sorti les deux épisodes de “Gang Bang”, justement. Quand j’ai parlé de cette idée à mes potes, ils m’ont tous dit : “Vas-y”. J’en ai parlé à d’autres moins proches qui m’ont regardée en demandant si j’étais sérieuse ou si ça voulait dire que j’avais envie de me lancer dans le porno. D’autres ont simplement dit que ce serait du mauvais “Enquête exclusive” et que ce serait gênant. Ça ne m’a pas empêchée de le faire.

Dans un des deux épisodes de “La délicatesse des gang-bangs”, tu enregistres en direct une session de gang-bang et de soumission organisée à la demande d’Emma, une femme de 22 ans.

Il y a une dizaine d’hommes autour d’elle, ça se passe bien jusqu’au moment où il y a une rupture de consentement. Tu rapportes qu’un des hommes “y est allé trop fort dans son jeu de domination”. La jeune femme s’en va avant de revenir quelques minutes plus tard. Elle demande à ce que la session reprenne.

Comment est-ce que tu as vécu le fait d’assister à une agression sexuelle dans cette zone a priori blanche ?

A. P. : Sur le coup, j’étais très mal à l’aise, je me souviens avoir coupé mon enregistreur. J’étais d’autant plus mal à l’aise que je l’avais vue partir en pleurant, avec l’organisateur qui surveillait le déroulement de la séance. Ensuite, je me suis retrouvée seule, toute habillée, avec ces dix mecs nus qui bandaient à moitié et qui se regardaient tout en engueulant le mec qui avait été trop vite. Je me suis dit “putain, la pauvre”. Tout le monde disait “putain, la pauvre”, en fait. Au bout de quelques minutes, elle est revenue en souriant, reprenant comme si de rien était. Le mec en question a remis ses fringues et a dit qu’il sortait fumer une clope.

J’avais besoin de prendre l’air, je me suis dit que j’allais le suivre. Et tant qu’à faire, l’interviewer. Je ne savais pas ce que ça donnerait, mais ça faisait partie de l’histoire. Surtout, que ça peut arriver à tout le monde, en fait. Je pense que ça s’entend dans sa voix : on dirait qu’il s’amuse un peu, mais je pense qu’il est complètement mal à l’aise. De tout, de ma présence, de ce qu’il a fait. Il fait semblant que tout va bien. Peut-être par excès de virilisme, je ne sais pas. 

Ensuite, une fille m’a envoyé un message très long pour me dire que j’avais dépassé les bornes et que j’étais allée trop loin en publiant ça.

Qu’est-ce que ça voudrait dire pour toi, “dépasser les bornes” ? Est-ce qu’on peut vraiment “dépasser les bornes” ?

Oui, on peut. Quand on partage des choses que les gens n’ont pas envie de partager. Là, typiquement, je suis rentrée de la soirée avec Emma et son copain. On a beaucoup rediscuté. Je leur ai demandé frontalement s’ils étaient toujours d’accord avec l’idée du podcast et s’ils acceptaient que je diffuse la séquence. Vu ce qui s’était passé, j’aurais très bien compris qu’Emma refuse.

Toujours est-il qu’ils m’ont dit oui. Mais s’ils avaient dit non, je n’aurais rien fait. Déontologiquement, je n’aurais pas pu fermer les yeux et faire comme si de rien n’était.

Tu te mets des limites ou tu te dis que tout est potentiellement un terrain de travail ?

Tout est potentiellement terrain de travail. Ma limite, elle est évidente, c’est le consentement des gens. Après, ce qui est intéressant, c’est ce qui s’est passé après le tournage. J’avais sept jours pour monter l’épisode.

Ce que je fais en général, c’est que j’envoie une première version à des amis que je sais honnêtes avec moi : ils sont capables de me dire si c’est mauvais, s’ils sont perdus, s’ils s’ennuient ou si c’est bien. J’ai envoyé ma V1 à deux garçons et une fille. Les deux mecs m’ont dit que c’était génial comme ça, la fille m’a dit : “Il faut que tu mettes un trigger-warning. Moi, je n’aurais pas voulu entendre cette agression comme ça”, de but-en-blanc.

J’ai fait quatre ou cinq versions de l’épisode. Il a fallu narrer cet événement sans être gênante, sans donner l’impression que ça me laissait froide (ce qui n’est pas du tout le cas).

Dans d’autres podcasts comme “L’Oreille interne” ou “Qui m’a filé la chlamydia ?”, tu parles de tes doutes existentiels mais aussi de ta propre vie sexuelle. Comment tu négocies avec le fait de parler à ce point de ton intimité sur internet ?

Je crois que je ne me pose pas la question, en fait. Je raconte toujours des choses dont je n’ai pas honte, ou que je pourrais crier au milieu d’une place sans être gênée. Après, je fais des choix : je ne parlerais pas d’une engueulade avec un ami sur internet, par exemple. Avant “Qui m’a filé la chlamydia ?”, je n’avais jamais parlé non plus de ma vie sentimentale…

Nouvel Obs