Leukocratie, Racisme endo-Blanc: Michel Houellebecq”Peut-être essayais-je d’organiser un mini-ceremonial d’adieu autour de ma bite”(sic)

CRITIQUE. L’anti-héros de “Sérotonine” méprise “les pédés” et réduit les femmes à leurs “chattes”. A-t-on vraiment envie de s’apitoyer sur son sort ? Pas sûr, estime ici Elisabeth Philippe.

 

 

L’œuvre houellebecquienne est une irrésistible agonie dont «Sérotonine» pourrait bien être le stade terminal. C’est tant mieux. La mort annoncée que chronique inlassablement le romancier, c’est celle de l’homme blanc, figure du dominant par excellence qui, depuis des siècles, croit que le monde tourne autour de sa jouissance, autrement dit de son phallus. Florent-Claude Labrouste, le héros de «Sérotonine» en est le dernier avatar. Et pour lui, la partie est finie.

A sa manière et selon ses critères, cet ingénieur agronome de 46 ans aurait pu être heureux. Il a eu de nombreuses maîtresses, souvent plus jeunes que lui et toujours disponibles sexuellement; il a passé sa vie à rouler en 4×4 diesel et il fut un temps où il lui suffisait de montrer à une femme comment gonfler un pneu pour asseoir sa supériorité virile. Et puis ce fut la débandade. Tout son monde s’est effondré avec sa libido. Tel est le noyau – plus vraiment – dur de «Sérotonine». Dans les mots de Houellebecq, ça donne ça: De même, probablement essayais-je, sur une échelle plus limitée mais qui pouvait servir d’entraînement, d’organiser un mini-cérémonial d’adieux autour de ma libido, ou pour parler plus concrètement autour de ma bite, à l’heure où elle me signalait qu’elle s’apprêtait à terminer son service (…) 

Houellebecq, ou les Souffrances du vieux Werther

Ce cérémonial prend la forme d’une tournée d’adieux aux amis et aux femmes aimées, sur qui les ans ont irrémédiablement passé. Ce qui donne à «Sérotonine» un côté «bal des têtes» très proustien. Les retrouvailles avec les anciennes maîtresses sont tout aussi crépusculaires que celles du narrateur du «Temps retrouvé» avec ses connaissances mondaines.

Le Temps a opéré les mêmes ravages sur Claire ou Marie-Hélène que sur M. d’Argencourt. Bourrelets morbides ou maigreur extrême, les anciennes compagnes sont devenues des presque-mortes ou des déjà-mortes. Résonne distinctement dans la vision de Houellebecq cette phrase du «Temps retrouvé»:

Les femmes qu’on n’aime plus et qu’on rencontre après des années, n’y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que si elles n’étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour n’existe plus fait de celles qu’elles étaient alors, ou de celui que nous étions, des morts?

Proustien – «le Temps retrouvé» est d’ailleurs évoqué à la fin du roman – «Sérotonine» est aussi un livre romantique, imprégné de références plus ou moins explicites à Nerval ou à Lamartine (qui y est comparé à Elvis Presley). Avec ce roman hanté par l’idée du suicide, Houellebecq livre ses «Souffrances du vieux Werther» – même si Goethe, qualifié par le narrateur de «plus sinistre radoteur de la littérature mondiale», en prend pour son grade.

“Tous les hommes souhaitent des filles fraîches, écologiques et triolistes” 

Pour le héros houellebecquien, l’anéantissement semble moins un choix qu’une fatalité relevant quasiment de la théorie de l’évolution. Inadapté au monde, il doit disparaître. Il n’y a rien à faire. Alors, il se laisse glisser. Ce que Houellebecq décrit avec le génie dépressif qu’on lui connaît.

Mais a-t-on vraiment envie de s’apitoyer sur le sort de Florent-Claude Labrouste, ou plutôt de ce qu’il représente: le «vieux mâle blanc» qui oppose stupidement virilité et homosexualité, méprisant ceux qu’il appelle les «lopes»; le «vieux mâle blanc» qui réduit les femmes à leurs «chattes»; le «vieux mâle blanc» qui aime croire que «tous les hommes souhaitent des filles fraîches, écologiques et triolistes», qui fantasme sur les «petites putes» thaïlandaises de seize ans?

Certains argueront que l’homophobie et la misogynie font partie de la panoplie du personnage houellebecquien; que ces faiblesses, cette médiocrité, constituent sa part d’humanité et surtout qu’un personnage n’a pas à être moral.

Oui, mais il y a cette complaisance facile dans laquelle se vautre Houellebecq, cette délectation perceptible avec laquelle l’écrivain met dans la bouche de son narrateur les mots «pédés», «lopettes» – dans les premières pages, ça vire à l’obsession –, «chatte» ou «salope». Il y a aussi cette complaisance dégueulasse avec laquelle il décrit une scène de pédophilie.

“A quoi bon essayer de sauver un vieux mâle vaincu ?”

Ce n’est même pas que ça choque ou que ça «dérange». La recette est tellement éculée. C’est juste que ça lasse, cette vision du monde phallocentrée qui repose depuis des siècles sur les mêmes fantasmes et offre depuis des siècles les mêmes représentations.

Et ça donne les plus mauvaises pages de «Sérotonine», des scènes dignes d’un SAS dans le meilleur des cas, d’un clip de Didier Barbelivien dans le pire (ou inversement). Franchement, la scène de la station-service avec les deux jeunes Espagnoles en micro-brassières affriolantes, c’est du niveau d’un téléfilm érotique de la six. Et le gang-bang canin, on dirait un épisode de Derrick qui a dégénéré. Ou du Harlequin hard.

Nouvelobs