Leukocratie: Marche organisée pour dénoncer les suicides dans la police(Les Chefs sont nuls?)

Depuis janvier, 18 policiers se sont donné la mort. Mardi des centaines d’autres marchaient à Paris contre “cette épidémie”. L’Express s’est glissé dans leurs rangs.

On prend les mêmes et on recommence. Le Trocadéro d’abord, les rues des 8e et 7e arrondissements ensuite, pour finir sur l’esplanade des Invalides à Paris. Une marche de plus, identique à celle qui honorait déjà la mémoire de Maggy Biskupski en novembre 2018, quelques jours après que la jeune figure du Mouvement des policiers en colère (MPC) s’est donnée la mort avec son arme de service. 

NOTRE REPORTAGE >> Suicide policier: pour la mémoire de Maggy Biskupski 

 
 

Depuis, les corps de nombre de ses collègues ont rejoint le sien six pieds sous terre. Leurs histoires se ressemblent: difficultés familiales, dégoût professionnel, désocialisation, mal-être et, pour finir, suicide. Depuis le début de l’année 2019, 18 policiers se sont déjà supprimés. C’est, en trois petits mois seulement, la moitié du chiffre macabre enregistré en 2018. Soit un suicide tous les quatre jours en moyenne, ce qui fait dire à Guillaume Lebeau, une autre figure du MPC, que “nous sommes sur les bases d’une année record”, au-delà même des 55 cercueils empilés en 2017. Et c’est sans compter les gendarmes, militaires, douaniers chez lesquels on serre également les dents. 

Convaincre Castaner de les recevoir à Beauvau

Ce mardi soir ils sont trois ou 400, peut-être 500, des flics, nombreux, de rares gendarmes et des sympathisants, à se rassembler sur le parvis des droits de l’Homme qui fait face à la tour Eiffel. Ils sont accompagnés par le vent, la pluie et un froid glacial, une banderole en souvenir de l’équipière de la bac de nuit des Yvelines, un modèle réduit de cercueil accompagné de bougies et un drapeau tricolore estampillé des logos associatifs des organisateurs.  

La marche contre le suicide policier empruntait, mardi 12 mars 2019, exactement le même parcours que la marche blanche hommage à la figure du Mouvement des policiers en colère Maggy Biskupski.

La marche contre le suicide policier empruntait, mardi 12 mars 2019, exactement le même parcours que la marche blanche hommage à la figure du Mouvement des policiers en colère Maggy Biskupski.

L’Express / BF

Parmi eux, outre le MPC, l’Union des policiers indépendants (Upni), l’association des femmes de forces de l’ordre en colère (FFOC), le groupe de soutien aux policiers et gendarmes Assopol, et quelques autres. Le sénateur LR François Grosdidier, rapporteur de la commission d’enquête sur l’état des forces de sécurité intérieures – un document presque devenu la bible de ces flics fâchés – fait une brève apparition avant de retourner voter la loi anticasseurs au palais Bourbon, sur l’autre rive de la Seine. 

On dénombre même une poignée de gilets jaunes solidaires et, parmi eux, quelques originaux du Conseil National de Transition de France (CNTF), une organisation aux accents conspirationnistes qui prétend rendre le pouvoir au peuple au moyen d’un putsch militaro-policier. De rares syndicats professionnels, tous minoritaires, ont aussi dépêché leurs représentants. C’est le cas, d’un bout à l’autre du spectre, de Vigi (ancienne émanation de la CGT) et de France Police (classés plus qu’à droite) notamment. 

Objectif du soir : “agir”, ne pas rester les bras ballants face à ce qu’ils considèrent comme “une hécatombe”, alerter bien sûr, et convaincre le ministre Christophe Castaner de les recevoir à Beauvau. Ils ne se contentent pas du protocole d’accord – essentiellement budgétaire – établi entre partenaires sociaux le 19 décembre dernier. Ils voudraient peser sur la loi d’orientation à venir et demandent un meilleur accompagnement et davantage de considération.  

“Le début de quelque chose”

Alexandre Langlois (Vigi) fait le tour des caméras en distillant ses meilleures punchlines: “Quand il y a un suicide chez France Télécom (devenu Orange, ndlr), c’est pas à France Télécom de mener l’enquête et d’établir les responsabilités. Et bien dans la police, si.” On est déjà au coeur du sujet : le suicide dans la police, ses racines, son traitement. 

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“Ce 12 mars, ce n’est pas une marche et on rentre à la maison, assène de son côté une porte-parole du collectif à l’initiative de la manifestation, assistée d’un mégaphone. C’est le début de quelque chose”, veut-elle croire. Et d’en appeler aux absents: syndicats majoritaires, direction générale de la police et ministère. 

Un timide quartier de lune perce entre les nuages, et les lueurs des boutiques de souvenirs alentour éclairent la scène. Les vendeurs à la sauvette, un brin nerveux, évitent de se mêler à cette foule parsemée de brassards “police”. Il est 20h, la dame de fer scintille brièvement, tandis que la sono crache les premières notes de L’Aventurier d’Indochine. Pas de quoi entraîner les rares touristes à grossir les rangs du cortège qui s’ébranle.  

“Gueules cassées de la police”

En chemin, les initiatives personnelles se dévoilent et toutes les bouches déroulent les mêmes arguments. “Quand un policier se suicide, on nous explique systématiquement qu’il avait des problèmes personnels”, déplore un officier de police judiciaire qui voit dans l’assertion un avatar du traditionnel ‘circulez, y’a rien à voir’. Mais ces situations personnelles découlent très souvent de nos conditions de travail”. 

L’homme nourrit un projet fou et sans doute aussi un peu désabusé de l’inertie institutionnelle. En attendant, qui sait, un numéro vert en bonne et due forme, il a créé une page Facebook “SOS Policier en détresse”, qui fait office de groupe de parole et de réseau de vigilance, notamment sur la question du suicide. “Des fois, le matin, j’ose pas ouvrir la page”, explique-t-il. C’est que, dans cet entre soi policier, souvent cachées derrière des pseudonymes, la parole se libère, les idées noires, les craintes, se révèlent et “les histoires plombantes s’empilent”. 

Depuis le premier janvier, un policier s'est suicidé en moyenne tous les quatre jours en France, le plus souvent avec son arme de service.

Depuis le premier janvier, un policier s’est suicidé en moyenne tous les quatre jours en France, le plus souvent avec son arme de service.

L’Express / BF

Un peu plus loin on rencontre quatre flics, certains en disponibilité, qui se présentent comme “des gueules cassées de la police”. L’un d’entre eux fut parmi les premiers à découvrir l’horreur du Bataclan après les attentats du 13 novembre 2015; un autre a essuyé le feu du djihadiste Coulibaly devant l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes; un dernier a tenté de porter les premiers secours à son collègue Xavier Jugelé, abattu par le terroriste Karim Cheurfi en avril 2017 sur les Champs Elysées. Ils ont en commun d’avoir dû encaisser le traumatisme et se reconstruire seuls, ou presque. Ensemble, ils ont fondé l’association Hors Service (HS) et cherchent des financements pour installer en Loire-Atlantique un centre de soins et d’accompagnement dédié à leurs frères d’arme abîmés. 

L’Express