Leukocratie: La richissime dynastie Getty, ou l’enfer du rêve américain

«Quand on est pauvre, on ne pense qu’à l’argent. Quand on est riche, on l’est parce qu’on n’a fait que penser à l’argent.»

Ainsi parlait le patriarche de la dynastie Getty, John Paul, premier du nom, classe 1892, ravi de prêcher à qui voulait l’entendre ses précieux préceptes de vie : bâtir une fortune, la faire prospérer et, surtout, surtout, la préserver coûte que coûte. Si besoin contre ses propres enfants. «Si tu arrives à compter ton argent, c’est que tu n’es pas vraiment riche», fanfaronnait-il. À regarder la trajectoire de son clan, on pourrait remplacer le mot «argent» par «malheur» : si ses descendants n’arrivaient plus à compter leurs malheurs, c’est qu’ils étaient vraiment malheureux. Mais si l’histoire des Getty relève bien du ressort dramatique, il y a redistribution des rôles par rapport au théâtre classique : il s’agit plutôt d’un drame d’hommes et de filiation ratée, tandis que les femmes, aux marges de l’action, sont celles qui font ce qu’elles peuvent en coulisses

22 ans, millionaire

La loi du père. Remontons à la scène fondatrice : George Getty, self-made-man ayant fait fortune dans le pétrole à la fin du XIXe siècle, trouve la vie de son fils John Paul trop dissolue. Méthodiste pratiquant, très strict sur la morale et néphaliste par conviction, il réprouve particulièrement sa passion pour les jeunes filles, que John Paul épouse et quitte à la vitesse de l’éclair. Convaincu que ce dernier dilapidera son capital, il change sur son lit de mort son testament, ne lui laissant qu’une infime somme d’argent et un tiers de sa société, les deux tiers restants – donc la majorité de con­trôle – revenant à sa femme, Sarah. Un geste punitif envers son fils, sans lien avec une quelconque confiance accordée à cette dernière… Ce désaveu paternel marque au fer rouge l’ego de John Paul, qui se donne pour mission de démontrer que son père avait tort. Avec la fougue d’un converti, il embrasse sa nouvelle religion : faire de l’argent et le garder. En fait, son flair pour les affaires a toujours été bon : il n’a que 22 ans quand il emprunte à son père 10 000 dollars pour acheter des terrains pétroliers, et gagner son premier million l’année suivante, en 1915. Entre 1930 et 1950, il bâtit son empire. Polyglotte, négociateur hors pair, impitoyable avec ses concurrents, il signe un des plus beaux coups de l’histoire du pétrole en négociant en 1949 avec le monarque Ibn Saoud d’Arabie Saoudite le contrôle d’un périmètre de sable d’où il va extraire l’or noir. Dès 1950, sa fortune décuple : en 1957, le magazine Fortune le décrète l’homme le plus riche d’Amérique et, en 1966, le Guinness Book le place au top des plus riches du monde. Sa fortune croît encore et, avec elle, sa paranoïa. Il est terrifié que quelqu’un puisse lui soustraire son pactole.