Germano-Dominance: Siège de la France à l’ONU et pourquoi pas la tour Eiffel à Berlin ?

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« AKK », qui a succédé à Merkel au sein de la CDU, a fait grand bruit en proposant que la France cède son siège à l’ONU. Un contresens historique.

Le siège de la France au Conseil de sécurité des Nations unies est l’enfant caché du général de Gaulle et de Winston Churchill : quoi d’étonnant à ce que l’Allemagne en veuille la mort ? Dans une tribune publiée le 9 mars, Annegret Kramp-Karrenbauer, surnommée AKK, présidente du parti conservateur allemand (CDU), déclare que « l’UE devrait à l’avenir être représentée par un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations unies ». Et pourquoi ne pas transférer la tour Eiffel à Berlin ? Cette bouffée d’insolence aux relents prussiens est inepte au regard de l’Histoire. La présence française dans la plus haute instance des Nations unies est le symbole d’une alliance franco-britannique à laquelle l’Allemagne n’a aucune part.

Si « AKK » avait lu les Mémoires de guerre de Winston Churchill et ceux du général de Gaulle, elle n’aurait pas commis cette erreur. L’un et l’autre font le récit (quasi) véridique de l’obtention du siège de la France. Lui reste à lire la formidable, et très militaire, biographie de Carlo d’Este, Churchill, seigneur de guerre, qui entre dans la collection Tempus, et où l’auteur rappelle que du début à la fin de la guerre, l’objectif de Churchill n’est pas seulement de triompher, mais de faire en sorte que l’Allemagne ne puisse plus se comporter comme la peste de la cour de récréation européenne. Ce qui, pour le Premier ministre britannique, implique d’entrer dans Berlin avant les Russes. Roosevelt refuse : la priorité des États-Unis est de vaincre le Japon et de ne pas heurter Staline. Or, le chef du gouvernement anglais pressent que plus grande sera la victoire de l’URSS, plus difficile à contenir sera son influence sur le continent européen. Une seule solution : une France assez forte pour jouer le rôle de « tampon » à l’Ouest ; et un seul allié : le général de Gaulle qui, depuis le débarquement de juin 1944, défie l’autorité du commandement américain en multipliant les bravades pour s’imposer parmi les vainqueurs. Le lion de Downing Street est décidé à ce que la dernière danse de la guerre soit franco-britannique, et tant pis pour le quart d’heure américain.

À Malte, où Churchill rencontre Roosevelt à la fin janvier 1945 afin de préparer la conférence de Yalta, le président américain refuse déjà de faire « front commun » avec les Anglais contre l’URSS. Qu’à cela ne tienne : depuis 1940, la vieille Angleterre a lutté seule, elle continuera ! Les trois belligérants décident de la création d’une institution supranationale, qui deviendra l’ONU. Tous les pays n’ayant pas collaboré avec l’Allemagne seront invités à une conférence inaugurale à San Francisco. Ils recevront une lettre signée par la Russie, la Chine, les États-Unis et la Grande-Bretagne, dans laquelle seront exposés les principes fondateurs. Churchill propose que la France soit aussi une « puissance invitante ». Staline refuse ; Roosevelt soupire. Comme d’habitude, Churchill insiste et, comme d’habitude, tout le monde cède. À condition que la France accepte les propositions de la conférence de Yalta, sans amendements : « take it or leave it. »

La ruse de Churchill et de Gaulle

Au fonctionnaire du Quai d’Orsay qui lui rapporte la proposition, de Gaulle répond « non ». Eh bien, tant pis, Roosevelt part pour les États-Unis. Le 1er mars 1945, le président américain, qui n’aimait pas de Gaulle mais avait de l’esprit, réplique à son rival français en déclarant, à propos de la création de l’ONU, devant le congrès américain : « Il y a beaucoup de divas parmi nous, et avant de prendre des décisions, nous allons perdre un peu de temps à écouter leur récital. » Un mois plus tard, Roosevelt meurt ; Harry Truman, son vice-président, francophile lui, le remplace. Au mois de juin 1945 s’ouvre la conférence de San Francisco où la France n’est, à l’origine, qu’une nation parmi d’autres. Après quinze jours de tractations, discussions et provocations, le ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, Georges Bidault, trouve un accord avec le secrétaire d’État américain, Stettinius, pour intégrer le Conseil de sécurité.

À l’assurance martiale des États-Unis et de l’URSS, Winston Churchill et Charles de Gaulle ont opposé une ruse, un orgueil et une complicité dont seuls des officiers des deux plus vieilles nations pouvaient faire montre. S’ils n’avaient pas été là à la fois pour vaincre, mais aussi pour apparaître comme vainqueurs, qui aurait sauvé le prestige d’une civilisation que l’Allemagne avait saccagée pour la troisième fois en moins de cent ans ? Le siège de la France au Conseil de sécurité de l’ONU n’est pas un fait politique, mais le trophée remporté par deux chevaliers au service d’un monde dont ils refusaient la disparition.

 

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