Corsica Nazione: La Corse face à une explosion de la violence(Attentats, mitraillages, incendies en série, délinquance… )

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Le communiqué est signé de toutes lettres : FLNC, le Front de libération nationale de la Corse. En revendiquant, lundi 23 décembre, l’attentat qui a visé deux immenses résidences secondaires de 670 m2 à Bonifacio (Corse-du-Sud), le FLNC dit « du 22 octobre » n’a pas seulement donné une coloration politique à cette affaire. Le mouvement clandestin a surtout acté son retour dans le paysage insulaire. La cible choisie ne doit rien au hasard : ces deux constructions, visées dans la nuit du 19 décembre, ont été édifiées illégalement dans un espace protégé. Depuis plusieurs années, ces deux résidences secondaires sont au cœur d’une bataille judiciaire menée tambour battant par des associations de défense de l’environnement qui demandent leur démolition.

Pourtant, si cet attentat a fait du bruit dans l’île, ce n’est pas seulement du fait de ce feuilleton interminable devant les tribunaux. C’est aussi en raison du profil du propriétaire de ces villas. Les deux constructions appartiennent en effet à une personnalité bien connue du monde politique et économique : l’homme d’affaires et président du club de football Paris FC, Pierre Ferracci, un proche d’Emmanuel Macron. « Nous ne nous reconnaissons pas dans l’extension exponentielle de la construction de résidences principales, secondaires, de luxe ou de tourisme, appuient les clandestins dans leur communiqué. Le schéma économique de la Corse ne peut pas être celui de la Côte d’Azur française ou des Baléares. »

Trêve rompue

Attaché aux symboles, le FLNC semble avoir renoué avec ses habitudes. Sept ans jour pour jour après le 19 décembre 2012 et la dernière « nuit bleue » qui avait visé 31 résidences secondaires dans l’île, aucun groupe clandestin structuré n’avait revendiqué d’attentat. Les deux principaux mouvements s’étaient mis en sommeil. Le premier, dit « FLNC canal historique », s’est retiré de la clandestinité en 2014. De son côté, la branche « FLNC du 22 octobre » avait annoncé en 2016 une « démilitarisation progressive ». L’attentat contre les villas Ferracci a visiblement rompu la trêve.

Il n’en demeure pas moins que cet événement est le dernier en date d’une longue série de violences qui ont émaillé la Corse depuis plusieurs mois. En mars dernier, en amont d’un déplacement d’Emmanuel Macron sur l’île pour le Grand débat, une dizaine d’attentats à l’explosif avait visé des résidences secondaires et des bâtiments des finances publiques. Les faits n’ont pas été revendiqués. Mais le 13 décembre, trois jeunes nationalistes ont été incarcérés en région parisienne dans le cadre de ce dossier suivi par le parquet national antiterroriste.

Vers une reprise des règlements de comptes

Si ces attentats à forte connotation politique sont loin d’être passés inaperçus dans l’île, c’est aussi parce qu’ils constituent l’acmé d’un contexte de violence aux formes multiples qui pèse sur la société insulaire. Mitraillages de commerces, incendies criminels en série, homicides… les derniers mois ont été marqués, dans l’île, par un « climat malsain » dénoncé y compris par les dirigeants politiques insulaires, faisant craindre une année record en matière de criminalité. « Nous avons connu, en 2019, un rythme bien supérieur aux années précédentes, observe-t-on du côté des services d’enquête. Chaque semaine, de nouveaux faits se produisent. Cette situation est de plus en plus préoccupante. »

Aucune région de l’île n’est épargnée par ce phénomène de criminalité à bas bruit qui reflète de fortes tensions. En septembre dernier, deux assassinats, commis à quelques jours d’intervalle, ont agité le spectre d’une reprise des règlements de comptes après quelques années d’accalmie. Le 16 septembre, Icham Saffour, un entrepreneur de 47 ans, était abattu au volant de sa voiture stationnée devant un chantier, à Furiani (Haute-Corse). L’assassinat de ce promoteur immobilier, proche de la famille Guazzelli, du gang criminel La Brise de Mer, pourrait s’inscrire dans le cadre d’une sanglante vendetta entre ce clan et une bande rivale constituée autour de Jean-Luc Germani. En décembre 2017, deux proches de ce dernier, Jean-Luc Codaccioni et Antoine Quilichini, étaient abattus sur le parking de l’aéroport de Bastia. Selon nos informations, l’enquête sur le meurtre d’Icham Saffour, aux mains de la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille, compétente en matière de criminalité organisée, s’oriente ainsi sur la piste d’une « réplique » à ce double assassinat.

Quatre jours avant cet homicide, le 12 septembre 2019, c’est un militant indépendantiste de 36 ans, Maxime Susini, qui était tué sur le parking de sa paillote à Cargèse (Corse-du-Sud). Cet assassinat a donné lieu à des réactions particulièrement vives, dans une île dirigée depuis 2015 par une coalition nationaliste. L’émotion suscitée par cet acte et ce contexte explosif ont entraîné la création, en octobre, de deux collectifs anti-mafia et la naissance d’un mouvement visant à défaire la Corse de l’emprise du crime organisé. De ce point de vue, il faut dire que les chiffres parlent d’eux-mêmes : avec environ 700 assassinats depuis la fin des années 1980, la Corse est – de loin – la région la plus criminogène de France. « Globalement, le nombre d’homicides a baissé depuis quelques années, objecte-t-on toutefois du côté de la gendarmerie. En revanche, les phénomènes de délinquance, quasi inexistants jusqu’à présent, connaissent une progression sans précédent. »

« Le contexte est toxique »

En effet, au-delà de la criminalité organisée et de la violence politique, la Corse a été le théâtre, ces derniers mois, d’une multitude d’incendies criminels ayant visé des entreprises, des militants associatifs, des exploitations agricoles, les concessions automobiles d’un candidat sérieux aux municipales à Ajaccio… La liste n’est pas exhaustive. En première ligne, le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) semble particulièrement ciblé. Depuis le début de l’année, une quarantaine d’incendies d’engins mécaniques ont été recensés sur des chantiers dans toute l’île, sans jamais avoir été élucidés. Selon des sources judiciaires, ces violences reposent sur des motivations diverses : racket, tentatives d’intimidation sur fond de banditisme, actes de vandalisme gratuits, différends commerciaux en lien avec des marchés publics, nouvelle répartition des entreprises sous influence… « Le contexte est toxique, lâche un gérant d’entreprise dans le BTP. Lorsqu’on laisse une pelle la nuit sur un chantier, on tremble. On ne sait pas si on va la retrouver intacte le lendemain. »

D’ailleurs, des signes ne trompent pas et en disent long sur ce contexte marqué par la prégnance de la violence : selon les estimations des services de l’État, la Corse compte près d’une centaine de propriétaires de voitures dotées d’une protection balistique. Soit environ un véhicule blindé pour 3 000 habitants. À cela s’ajoute un niveau d’armement sans pareil à l’échelle de la France : en 2018, une note de la direction des affaires criminelles et des grâces a estimé qu’une arme était détenue légalement pour environ dix habitants. Entre 2008 et 2018, le nombre d’armes de catégorie B possédées dans l’île en toute légalité a même été multiplié par sept. Des « spécificités » corses qui n’occultent pas un contexte judiciaire local lui aussi plombé par des tensions et une crise de confiance entre la police et les parquets insulaires. Récemment évoquées dans Le Monde, des erreurs de procédures et des affaires mal digérées ont conduit le procureur général près la cour d’appel de Bastia à demander le départ du directeur régional de la police judiciaire. Le signe d’une mésentente chronique qui ne devrait rien arranger au contexte de violences qui s’enracine en Corse.