Construction de la leukocratie en Argentine

En premier lieu, la politique d’intégration des migrants européens se développa sur les cendres des cultures indigènes. Des premières escarmouches au 16ème siècle entre Pedro de Mendoza puis Juan de Garay et les indiens Querandis dont le territoire incluait ce qui est aujourd’hui Buenos Aires jusqu’à la Guerre du Désert dans les années 1870 qui repoussa loin vers l’ouesr et vers le sud les tribus Pampas, Mapuches et Tehuelches, pour finir avec le génocide des Fuégiens après 1880, tous les peuples premiers qui n’avaient pas encore été assimilés à la société « criolla » furent les victimes de cette extension à grande échelle de la colonisation européenne.

 

Ces massacres fondateurs font de l’Argentine une société restée profondément coloniale, où l’affirmation de la supériorité de l’homme blanc demeure bien vivace, y compris vis-à-vis des pays voisins où les populations amérindiennes (Bolivie, Paraguay, Pérou et Chili) ou noires (Brésil) font tache par rapport à la blanchitude européenne dont trop d’Argentins continuent de se glorifier.

Les populations indigènes qui avaient survécu à la conquête militaire de leur territoire s’étaient réfugiées au sud dans les régions méridionales de la Patagonie proches de la cordllère ou au nord dans les zones les plus reculées et inaccessibles du Chaco ou de Formosa. Elles furent soumises à un contrôle étroit et par exemple n’avaient pas le droit de circuler librement sur le territoire de la république ni de se rendre à Buenos Aires sans un permis spécial. Ce régime, un peu similaire au passeport intérieur soviétique ou au carnet de police imposé aux Roms par l’administration française, perdura jusqu’aux années 1950 où il fut aboli par Peron (qui se réclamait d’origines tehuelches du côté de sa mère).

L’autre caractéristique de l’Argentine est la disparition quasi-totale de sa population noire d’origine africaine descendant des esclaves déportés d’Angola ou du Golfe de Guinée vers le Rio de la Plata dans la seconde moitié du 18ème siècle. Cette disparition eut lieu en deux temps. Pendant la guerre d’indépendance du début du 19ème, de nombreux esclaves noirs à qui l’on avait promis la liberté pour les gagner à la cause de l’indépendance se battirent vaillamment contre les Espagnols et beaucoup moururent sur les champs de bataille. La figure héroïque du Negro Falucho (dont une statue se dresse sur un rond-point au début de l’avenue Luis-Maria Campos) rappelle cette époque.

La population noire résiduelle de Buenos Aires (moins de 10% de la poulation) termina de disparaître pendant l’épidémie de fièvre jaune de 1870-1871. Les Noirs étaient alors chargés du ramassage des cadavres et beaucoup moururent pendant l’épidémie, d’autant plus massivement qu’ils furent empêchés par un « cordon sanitaire » militarisé de quitter les vieux quartiers sud les plus insalubres alors que la bourgeoisie blanche s’était réfugiée dans ce qui est appelé depuis le Barrio Norte (quartier nord) dont la création date de cette époque.

Lorsque démarra l’émigration européenne de masse, Buenos Aires était donc déjà quasiment vide de population noire (et pourtant, à la fin du 18ème, Buenos Aires et Cordoba étaient peuplées de 25 à 30% de Noirs, une proportion alors équivalente à celle du Brésil).

Cette quasi-disparition déjà ancienne n’empêche pas qu’encore aujourd’hui le terme de « negros » soit utilisé de manière péjorative dans la classe moyenne argentine pour qualifier les nouveaux immigrants arrivés ces dernières années du Pérou, d’Équateur ou de Colombie. Seuls les immigrants vénézuéliens éduqués (considérés comme des victimes du chavisme) ont droit à une indulgence certaine de la part des électeurs de Mauricio Macri…

La révision post-coloniale du Roman National argentin a pris de l’ampleur depuis une vingtaine d’années, mais l’association du qualificatif de « génocidaires » au général Roca et aux autres massacreurs d’Indiens se heurte à une forte résistance des milieux conservateurs.

Parmi les immigrants européens existait aussi une hiérarchie entre les plus civilisés et kes autres, explicitement présente dans le discours des penseurs « libéraux » des années 1850 (Alberdi, Mitre et autres) et largement répandue dans et par les classes dominantes: en haut de l’échelle, les ressortissants, peu nombreux, des pays les plus développés (Grande-Bretagne, France, Allemagne) et au-dessous la masse des Italiens et des Espagnols.

Le plus tristement cocasse est qu’au sein de chaque nationalité immigrante la même logique infernale de distinction hiérarchisante se reproduisait: les Basques se voyaient et étaient considérés comme supérieurs aux Catalans, eux-mêmes supérieurs aux Galiciens… Les Lombards et les Piémontais ne voulaient pas être confondus avec les Napolitains ou les Calabrais..; Les Juifs russes regardaient de haut les Juifs polonais ou lituaniens, mais tous ces ashkénazes se manquaient pas de se sentir supérieurs aux sépharades marocains…