Militants politiques très sérieux, poètes manuels, activistes rêveurs ou mégalomanes frustrés, Libé s’intéresse cet été aux dirigeants de micronations, ces Etats reconnus par (presque) personne.

L’affaire est passée inaperçue. Et pourtant : c’est la dernière fois que la France a été envahie. Le 11 août 2008, très exactement, à bord d’une frêle embarcation, les armées de l’empire de la Basse Chesnaie ont débarqué sur l’archipel des Glénan, dans le Finistère. L’empereur et ses généraux n’ont laissé aucune chance aux autorités locales et ont planté fièrement sur la plage leur drapeau, marqué d’un grand «F» noir sur fond doré. Les gendarmes, terrorisés, n’ont pas osé sortir de leur caserne. Même si la rumeur dit aussi qu’ils n’avaient aucune envie de mettre le nez dehors pour trois olibrius : il pleuvait. La Bretagne.

Grâce à ce coup d’éclat, l’empire de la Basse Chesnaie, créé en 1996, a considérablement agrandi son territoire, qui n’était jusque-là qu’une grande maison dans l’Ille-et-Vilaine, à un jet de pierre du village de Saint-Thual. Dans son bureau de l’avenue Kléber, pas loin de l’Arc de triomphe, entre des figurines de hussards napoléoniens et des tanks de la Seconde Guerre mondiale, l’avocat Frank Samson, 51 ans, nous raconte joyeusement cette épopée. Il n’a pas encore enlevé sa chemise pour nous montrer son grand signe «F» tatoué dans le dos, pour Frank-Marc Ier, lui-même, mais ça ne saurait tarder. Tout est sérieux avec le trublion. Ou rien ne l’est. Il peut être hilare ou faire une tête de cochon, en un instant. Lorsqu’il nous parle de sa voix partant dans les aigus, il a toujours un petit ton satisfait, comme s’il était devant un juge pour sa plaidoirie, abusant de rhétorique. D’emblée, il nous met dans l’ambiance. On est à peine assis que notre empereur nous explique que l’histoire s’est arrêtée pour lui en 1875, date de l’amendement Wallon, marquant la rupture définitive de la République avec la monarchie. Il se reprend : «Enfin, ce n’est évidemment pas définitif.» «Aussi loin que je m’en souvienne, je suis monarchiste», explique-t-il. Et de répéter sa citation préférée : «Le bien du peuple n’est pas dans le cri de la masse, mais dans le cœur du prince.»