Jambonisme: Au cœur des usines à cochons

 

L’Express publie des morceaux choisis d’un ouvrage collectif sur la cause animale, dirigé par Alain Finkielkraut.

De ses entretiens organisés sur France Culture autour de la question animale, le philosophe Alain Finkielkraut a tiré un ouvrage collectif passionnant (Des animaux et des hommes, Stock). 

On y croise de grands spécialistes débattant, mais aussi des écrivains, des cinéastes, des éleveurs et même un troubadour – l’humoriste François Morel (re)déclarant sa flamme aux vaches. De l’élevage industriel à la distinction homme-animal, en passant par les zoos, la corrida, le véganisme, l’abattage, ou notre rapport aux animaux domestiques… Le spectre balayé est énorme. En voici quelques extraits.  

SPÉCISME

Par Elisabeth de Fontenay, philosophe, spécialiste de la question animale. Auteur du Silence des bêtes (éd. Fayard).  

Elisabeth de Fontenay est philosophe, spécialiste de la question animale. Auteur du "Silence des bêtes" (Fayard).

Elisabeth de Fontenay est philosophe, spécialiste de la question animale. Auteur du “Silence des bêtes” (Fayard).

J.-L. BERTINI POUR L’EXPRESS

“La matérialiste que j’essaie d’être n’a aucun problème avec ce savoir, et je n’ai pas de honte à reconnaître que nous sommes des Homo sapiens, espèce de la famille des hominidés, appartenant à l’ordre des primates. Mais je pense par ailleurs qu’on ne peut pas fonder sur les données de la science des devoirs envers les animaux, ou les droits qu’on leur confère. Ce n’est pas l'”animal humain” qui peut assumer une responsabilité envers les animaux ! 

L’homme fait partie des espèces animales, c’est une évidence, mais en tant que législateur il appartient au monde de la culture, et il appartient à une histoire qui n’est plus seulement l’histoire naturelle. Il y a eu une mutation, un saut qualitatif, une émergence, une déviation – c’est un mot que j’aime à cause de Lucrèce -, qui attestent de l’autonomie de l’histoire humaine, et qui interdisent de faire un parallèle entre le prétendu spécisme*, le racisme et le sexisme. 

"Des animaux et des hommes": extraits exclusifs

afp.com/FADEL SENNA

J’aime beaucoup la réponse de l’anthropologue Maurice Godelier à Frans de Waal, le primatologue du zoo d’Arnhem, qui explique que les chimpanzés ont inventé la politique et que nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Godelier rétorque à de Waal que les chimpanzés sont peut-être capables de réconciliation et d’empathie, mais qu’ils ne sont pas capables de se représenter leurs relations sociales de façon telle qu’ils puissent les changer. Il n’y aura jamais une nuit du 4 Août, dit-il, chez les chimpanzés.” 

* Le spécisme postule une hiérarchie entre les espèces, et spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux. Ce que les antispécistes contestent. 

VACHE FOLLE

Par Benoît Duteurtre, journaliste et écrivain. Il a notamment publié À propos des vaches (éd. La Table Ronde). 

“Dans l’affaire de la vache folle, on ne parlait jamais des vaches elles-mêmes, comme si elles disparaissaient totalement derrière une série de “problèmes” : problème économique, problème de santé, problème technique, problème de “filière”. Face à l’épidémie, il fallait réagir ; c’est pourquoi la décision a été prise de détruire tout le cheptel britannique, c’est-à-dire plusieurs millions de vaches. Mais dans les articles de journaux, comme dans les interventions des hommes politiques, cette élimination massive ne semblait pas constituer elle-même un problème, en regard des seules vraies questions.  

Premièrement, comment éviter que la maladie ne se transmette à l’homme ? Ce qui était certes prioritaire. Deuxièmement, comment indemniser les agriculteurs qui ont perdu leur cheptel ? Et troisièmement, comment se débarrasser des cadavres ? Ce qui a conduit à des solutions assez effrayantes quand il fut question, par exemple, que la vache devienne un combustible pour les cimenteries. On est évidemment très loin de la simple domestication ! […] 

"Des animaux et des hommes": extraits exclusifs

Getty Images/iStockphoto

Les Indiens ont été déconcertés par cette affaire de la vache folle puisque, chez eux, la vache est un animal sacré. Certains ont fait des propositions plus ou moins sérieuses, comme de faire venir les vaches en Inde par bateau, ce qui aurait été un peu compliqué… Mais j’ai surtout été frappé, dans un discours du président de la République Jacques Chirac, sur la vache folle, par cette phrase : “Il va falloir s’habituer à réagir vite à ce genre d’affaires.”  

 

Comme si la vache folle et sa dégénérescence – qui est plutôt le symptôme de l’homme fou – posaient simplement un problème technique d’un nouvel ordre, qu’il faudrait apprendre à régler tant il allait se répéter régulièrement. Je trouve cela très grave. La principale question que devrait poser la vache folle est celle-ci : comment a-t-on pu en arriver là ? Qu’est-ce que cela représente pour l’homme de détruire massivement une espèce qui vit dans une telle intimité avec lui depuis si longtemps, et comment va-t-on essayer de penser autrement ?” 

VIANDE IN VITRO

Par Elisabeth de Fontenay. 

“Si l’on en revient ou si l’on en vient à un élevage artisanal, cela permettra de produire une viande bio, mais qui coûtera cher, alors qu’un des grands acquis sociaux réside peut-être dans le fait que le plus grand nombre ait les moyens de manger quotidiennement de la viande. Car, dans le passé, peu d’hommes et de femmes jouissaient de ce droit. Cette inégalité entre les riches et les pauvres reste une question fondamentale. Il faudrait essayer de réfléchir à la manière dont les animaux élevés dans ces élevages artisanaux pourraient fournir une viande dont le prix reste accessible. 

Ecoutez le journaliste Alexis Lacroix, qui l’a interviewé, parler d’Alain Finkielkraut et du nouvel amour du philosophe pour les animaux (sur SoundCloud). 

Et j’aborderai à cette occasion la thématique de ce que l’on appelle la viande in vitro, appelée aussi viande synthétique, qui est un produit carné réalisé par des techniques d’ingénierie tissulaire à partir de cellules souches. C’est indiscutablement quelque chose de purement industriel qui exige de gros investissements et rapportera d’énormes bénéfices. Alors, je vous pose la question : si l’on pouvait obtenir des côtelettes, des steaks, des filets mignons issus de la viande in vitro, est-ce que vous en mangeriez ? […] 

 

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